Au Casino de Monte-Carlo, les tapis s'usent au rythme des mises. Pour les remplacer, la SBM mise sur un savoir-faire artisanal maison, entre précision, sur-mesure et réactivité.
"Si je me trompe, c'est foutu" ! Éric Schiavetti ne plaisante pas avec les tapis de jeu... Depuis 2006, cet artisan de la Société des Bains de Mer (SBM) trace les lignes, les cases et les numéros qui habillent les tables du Casino de Monte-Carlo. Une activité qui ressemble à de l'impression, sauf qu'ici, on ne dépose pas de l'encre sur le tissu, on le décolore. Et la technique, développée au sein de l'atelier, n'a rien d'ordinaire. Pour faire apparaître les inscriptions sur les tapis de laine, Éric Schiavetti utilise des pochoirs et du papier imbibé d'acide nitrique dilué. Un procédé qui demande un dosage particulièrement délicat. Trop humide, le produit déborde, trop sec, il risque de brûler le tapis. "Il faut jongler entre l'humidité, la chaleur et la vitesse. C'est tout le savoir-faire", explique l'artisan, formé à l'électromécanique, à la maintenance des systèmes automatisés et au tournage-fraisage. Sur un seul tapis, il peut passer quatorze à quinze heures à tracer les inscriptions. "Si par exemple, mon trait dépasse […], le tapis n'est pas correct. Si je me trompe de numéro, pareil, si j'inverse un numéro, le tapis n'est pas validé".
Tous les tapis ne présentent pas les mêmes difficultés. Celui du Punto Banco, par exemple, multiplie les angles droits, les lignes parallèles et les inscriptions. Pour le réaliser, il faut compter trois à quatre matinées d'impression, puis une journée de broderie. Au total, près d'une semaine de travail... Et l'impression n'est qu'une étape. Une fois le tapis préparé, il passe entre les mains de Nathan Leprêtre, le tapissier de l'atelier. Lui n'avait pas de diplôme dédié quand il a commencé à travailler à la SBM. Il l'a obtenu ensuite, en candidat libre, tout en exerçant son métier. Ce qui l'a séduit ? La possibilité de participer à toutes les étapes de fabrication. Car sous le tapis se cache une véritable table de jeu, que les artisans peuvent fabriquer, réparer ou remplacer.
Plus de 100 tapis par an
À l'atelier des jeux, la production tourne toute l'année. La SBM fabrique et installe plus d'une centaine de tapis par an. Une cadence qui dépend directement de l'activité des casinos. "On le ressent sur l'usure des tapis. C'est vrai que l'été, ils s'usent plus rapidement", explique Jérôme Tachoires, directeur de l'atelier. Plus les tables sont fréquentées, plus les cartes, les jetons, les accessoires sollicitent les surfaces. Et parfois, il suffit d'un incident, minime en apparence, pour qu'un tapis presque neuf soit retiré du jeu. "À l'époque où les clients pouvaient fumer dans les salles et parfois, 24 heures après son installation, un nouveau tapis était déjà brûlé", explique le directeur.
L'atelier ne travaille pas uniquement selon un calendrier d'entretien. Les demandes particulières des clients rebattent les cartes du jour au lendemain. "S'il y a une demande spécifique, on s'adapte vite", explique Éric Costantini, directeur technique des casinos de la SBM. Un plateau de table à modifier pour le lendemain ? L'équipe peut interrompre ses travaux pour répondre à la nouvelle commande en urgence. "Ce qui compte, c'est la production en premier", précise l'Azuréen. Les tournages de cinéma et tournois constituent une autre source d'activité. Pour certaines compétitions, les artisans installent des tables supplémentaires, adaptent les tapis aux règles du jeu, et parfois conçoivent des équipements spécifiques. Quand les tapis, qui peuvent aussi être personnalisés pour des clients, ont joué leur dernière partie, leur histoire ne s'arrête pas nécessairement là. Certains sont découpés, puis confiés à un maroquinier, transformés en pochettes ou en porte-cartes commercialisés dans les boutiques de la SBM. Une façon de valoriser des matériaux qui ont assisté à des milliers de mises.
(source : tribuca.net/Benjamin Bellet)